Turquie-Liban : les liens économiques se resserrent

Les relations économiques entre la Turquie et le Liban augmentent doucement, mais sûrement. Forts de liens historiques vieux de 400 ans, les deux pays basent leurs échanges sur la complémentarité de leurs ressources. Si la Turquie est intéressée, au-delà du marché libanais, par son capital humain et son système bancaire, le Liban voit en elle un marché d’opportunités dont l’accès se simplifie.

En juin de cette année, le gouvernement a signé un accord avec une société turque pour approvisionner le Liban en électricité. En septembre, les ministres turc et libanais de l’Agriculture se sont entendus pour éliminer les droits de douane à l’importation des bananes libanaises en Turquie, pour pallier à l’impact de la crise syrienne (mais l’accord n’est pas encore appliqué) ; en décembre 2010, un accord de libre-échange a été signé (mais non ratifié) entre les deux pays ; entre 2011 et 2012, des lignes de ferry reliant Tripoli à Mersine (sur la côte sud de la Turquie) ont vu le jour ; depuis 2010, les ressortissants des deux pays n’ont plus besoin de visas pour se rendre visite… Ces initiatives, loin d’être isolées, sont le reflet de l’intensification des échanges entre le Liban et la Turquie, entamée il y a une dizaine d’années.
« Les deux pays partagent des liens historiques, explique Yavuz Kaymac, premier secrétaire de l’ambassade turque. Ils ont 400 ans d’histoire commune. »
Le déclin de l’Empire ottoman à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, et les violences qui y sont associées ont laissé un goût amer dans la bouche des Libanais, et des ressortissants du monde arabe en général. Il n’est donc pas étonnant que pendant la période qui a suivi, les deux parties se soient tournées le dos : le Moyen-Orient s’est reconstitué en dehors de l’ottomanisme et la Turquie d’Atatürk, laïcisée de main forte, s’est également détournée de la région arabe pour se concentrer sur l’Europe.
« Pendant longtemps, on a eu tendance à se focaliser sur les effets négatifs de l’ottomanisme dans la région, rappelle l’économiste Sami Nader, mais on oublie qu’avant son déclin, l’Empire ottoman a longtemps assuré paix et prospérité aux peuples qu’il gouvernait. »
Les relations entre les pays arabes et la Turquie ont commencé à se réchauffer il y a une dizaine d’années. « Plus exactement, c’est la chute du mur de Berlin, en 1989, qui a initié le changement : elle a privé la Turquie de son rôle de bouclier de l’OTAN, assuré pendant la guerre froide, explique Sami Nader. Le refus répété de l’Union européenne de l’accepter dans ses rangs (la Turquie a posé sa demande d’accession à l’Union européenne en avril 1987, NDLR) a achevé de pousser la Turquie à revoir sa stratégie. »

Le Liban, un marché facile pour la Turquie

Le nouvel intérêt de la Turquie pour les pays arabes s’explique aussi par l’attrait d’un marché de 300 millions de personnes, auquel elle souhaite accéder à travers ses voisins du Levant avec qui elle souhaite créer une zone de libre-échange. Un premier accord a été signé avec la Syrie (entré en vigueur en 2007), un second avec la Jordanie (entré en vigueur en 2011) et un troisième avec le Liban en novembre 2010. Ce dernier doit encore être ratifié par les Parlements des deux pays.
Dans le cas du Liban, si la taille du marché est trop petite pour être intéressante (4 millions d’habitants contre près de 80 millions en Turquie), cela n’a pas empêché les marques turques d’y être présentes en force, depuis des années, via des agents : les biscuits et chocolats Ulker (qu’on trouve dans toutes les petites épiceries du pays), la bière Efes, l’électroménager Beko, les bus Autocars, la pléthore de boutiques de quartier important des vêtements de Turquie, etc.  « Les goûts des consommateurs libanais sont assez proches de ceux des Turcs, davantage en tout cas que ceux des consommateurs des autres pays arabes », explique Ziad Mahassni, vice-président marketing et ventes de FDC, l’importateur d’Ulker. « Les produits turcs sont d’excellente qualité pour un prix abordable », renchérit Anthony Boukather, directeur de A. N. Boukather (Mazda) qui a pris la concession d’Autocars en 2011. « La volonté de la Turquie d’accéder au marché européen lui a permis de moderniser son tissu industriel, très important, et de s’aligner sur les standards de qualité européens », explique Sami Nader.
Pourtant, les produits turcs souffrent encore d’une image de faible qualité, héritée du passé, alors que la réalité serait tout autre, selon les importateurs libanais. Et, surtout, ils sont désavantagés par rapport à leurs concurrents arabes ou libanais, par des droits de douane plus ou moins importants en fonction du secteur dans lequel ils se trouvent. « Les produits en provenance des pays arabes sont exemptés de droit de douane, explique Ziad Mahassni, et la plupart de ceux en provenance des pays européens le seront d’ici à 2015 en vertu des accords EuroMed. L’accord de libre-échange entre le Liban et la Turquie n’entrera en vigueur que s’il est ratifié par le Parlement. Même quand il le sera, sur certains produits des barrières douanières seront préservées pour protéger l’industrie libanaise : les biscuits par exemple seront taxés à 15 % au lieu de 20 %. »
L’intérêt des Turcs pour le Liban va bien au-delà du marché libanais. « La grande force du Liban, c’est son secteur bancaire et sa main-d’œuvre qualifiée qui est présente partout dans le monde », affirme Yavuz Kaymac. « Et son accès aux capitaux de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord », ajoute Wajih Bizri, président du Conseil libano-turc, qui regroupe une centaine d’hommes d’affaires turcs et libanais. Les Turcs ont accès grâce à leurs partenaires libanais à des marchés qu’ils ne connaissent pas, comme l’Afrique et l’Amérique du Sud. D’ailleurs pour se rendre sur le continent sud-américain, beaucoup de Libanais passent par Istanbul. « Nous avons un vol direct pour São Paulo, en Amérique du Sud », commente Yavuz Kaymac. Wajih Bizri assure que les rencontres organisées par le Conseil libano-turc ont débouché sur des joint-ventures entre des sociétés des deux nations. Il donne l’exemple de la sienne, qui produit de la peinture de voitures : « Notre partenaire est turc et notre usine est en Égypte. ».

La Turquie, un marché d’opportunités pour le Liban

Pour les Libanais, la Turquie est synonyme de tourisme. Avec plus de six vols directs par jour rien qu’à Istanbul, sans compter tous les charters affrétés par les agences de voyages vers la côte turque en été, la Turquie est une destination de choix pour les Libanais. Elle est située à moins d’une heure et demie de vol, et jouit d’un héritage culturel riche et varié, un littoral magnifique et préservé, un style de vie nocturne et une alimentation auxquels les Libanais peuvent s’identifier. La suppression des visas en 2010 a renforcé cet attrait. Entre 2010 et 2012, à fin septembre, le nombre de Libanais entrés en Turquie a augmenté de 10,3 %, à 112 826 personnes, selon les chiffres du ministère du Tourisme turc. L’agence de voyages libanaise Nakhal, qui a misé sur le potentiel de la Turquie depuis les années 1990, ne s’y est d’ailleurs pas trompée. « La Turquie représente aujourd’hui 70 à 80 % de mon chiffre d’affaires ; elle a devancé l’Égypte, qui a longtemps été la destination touristique de choix pour les Libanais », commente Élie Nakhal, PDG de la société éponyme.
Au-delà du tourisme, l’intérêt du marché turc pour les Libanais est évident : ils y ont accès à un marché de 80 millions de personnes, « et quasiment autant dans les républiques turques, selon Sami Nader, ainsi qu’à 250 millions de consommateurs en Europe ».
Ce marché a commencé à être défriché par des précurseurs libanais dans les années 1970 : c’est le cas de Ghazi Khoury, qui y a massivement investi dans le coton et y a construit des usines ; ou encore de Fadi Nahas (groupe NA Plus), qui a été le premier à importer des bananes américaines “Chiquita” en Turquie dans les années 1980, avant d’étendre ses activités en Asie centrale. Plus récemment, en 2005, Oger, une société du groupe Hariri, a investi (à 55 %) dans la société nationale de télécommunication turque Türk Télécom.
Les banques libanaises n’ont pas tardé à suivre le mouvement : la BankMed y est présente depuis 2007, via sa filiale locale T-Bank ; et en octobre 2011, la Bank Audi a obtenu la première licence octroyée à une banque depuis 12 ans.
Aujourd’hui, l’industrie libanaise peut difficilement rivaliser avec la grande industrie turque sur les produits de grande consommation. Mais les industries créatives libanaises, de haute qualité, y sont appréciées : les designers Karen Chekerdjian, Nada Debs et Bokja ont récemment été approchées par une galerie turque pour exposer leurs meubles et accessoires à Istanbul, les couturiers Élie Saab et Rabih Kayrouz y vendent leurs créations…
Certains Libanais ont décidé de profiter du fort tissu industriel turc pour y sous-traiter une partie de leur production : c’est le cas de Tony Karkour, directeur général de i-Level, une société de conseil en shopper marketing qui, depuis trois ans, produit une partie du matériel merchandising qu’il développe en Turquie. « C’est proche, moins cher qu’au Liban, de meilleure qualité et les produits sont facilement exportables à Dubaï, explique-t-il. Les matières premières y sont peu coûteuses car la taille de leur marché leur permet des économies d’échelle. » C’est également le cas de Milia Maroun, créatrice de la marque de prêt-à-porter créateur Milia M : « J’y fait fabriquer mes vêtements depuis 11 ans, car il existe en Turquie des usines de petite taille possédant une machinerie variée permettant de produire des vêtements de manière totalement industrielle ; ces usines n’existent pas au Liban, ou alors ne sont pas suffisamment structurées pour servir le secteur créateur. » « La Turquie est plus chère que la Chine, mais elle est plus proche du Liban, géographiquement et culturellement parlant ; et nous n’avons pas besoin de visas pour y aller, commente Pascale Wakim, cofondatrice de la galerie pop-up (itinérante) de design Carwan, qui est en négociation pour produire une partie de ses meubles là-bas. Le seul problème reste la communication : leur niveau d’anglais reste parfois faible. » « Mais la nouvelle génération le parle bien, c’est juste une question de temps », commente Anthony Boukather. Pour les hommes d’affaires libanais désireux d’apprendre le turc, un centre d’enseignement a d’ailleurs ouvert à Lazarié au centre-ville de Beyrouth, « les cours sont pleins », assure Wajih Bizri.
À entendre les professionnels libanais, toute cette activité économique et commerciale entre le Liban et la Turquie n’en serait encore qu’à ses débuts. La Turquie est dans une phase de reconquête de sa place sur la scène géopolitique et économique régionale. Une stratégie qualifiée de néo-ottomanisme, bien que les Turcs réfutent ce terme qu’ils jugent connoté négativement.

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