Fadi Nahas, L’avenir : un commerce socialement et écologiquement responsable

Il se dit vendeur de bananes et représentant des cancres et pourtant Fadi Nahas est un brillant homme d’affaires et également le Consul honoraire de l’Equateur en Turquie. Second invité des rencontres du vendredi de la rédaction d’Aujourd’hui la Turquie, Fadi Nahas nous donne sa vision du commerce de demain. Fier d’être un méditerranéen, il nous parle des questions de l’environnement, de la francophonie et de l’implantation de sa marque, « Dole », en Turquie.

Qui est Fadi Nahas ?

Je suis d’origine libanaise mais je me décris plutôt comme un levantin, un méditerranéen. C’est un passeport méditerranéen que j’ai et c’est ce que j’appelle le passeport du keyif (plaisir). C’est une philosophie de vie qui existe uniquement dans ce coin du monde : le mot keyif est commun à l’arabe, au grec et au turc. Les adeptes de cette philosophie ont besoin de rakı, d’ouzo, d’arak ou de pastis, d’une vue sur la Méditerranée, d’un morceau de fromage et d’un morceau de melon – c’est le keyif (tfaddal en arabe). Cette culture, c’est aussi la culture du buyrun – « venez, je vous en prie » en français. Dans le Nord, si vous demandez une adresse, il n’y a personne pour vous répondre, vous avez votre GPS. Mais si vous allez au Sud, en Turquie par exemple, et que vous demandez où se trouve la maison d’untel, ils vous diront : « 50 mètres à gauche, puis 10 mètres à droite. Buyrun ! » – et ils vous inviteront chez eux, à leur table. Toujours ! La même chose au Liban.

Comment s’est déroulée votre arrivée en Turquie ?

Je suis en Turquie grâce à la banane. Dans les années 1980, la Turquie était une économie fermée, plus encore que l’URSS. Atatürk a réalisé la révolution culturelle, mais c’est grâce au président Turgut Özal que l’économie s’est développée. L’économie a commencé à s’ouvrir timidement durant la seconde moitié de la décennie.

À l’époque je faisais mes allers-retours, j’ai pris un petit appartement à Rumeli Hisarı et j’ai fait mon étude de marché. Alors des amis m’ont dit qu’on avait libéré l’importation en Turquie. J’ai fait des recherches, j’ai appelé des avocats. Ils m’ont dit que je pouvais commencer, en précisant tout de même : « Vous savez, ici, ce n’est pas la Suisse et tout ce qui est sur le papier ne correspond pas à la réalité. » J’ai appelé les agents de douane et tout le monde me répondait que si personne ne l’avait fait jusqu’à présent, c’est qu’il y avait une raison derrière. Mais vous savez, je suis de ceux qui pensent que les choses n’arrivent pas par hasard et qu’il faut tenter sa chance.

Alors je suis arrivé à Mersin avec une cargaison de fruits, c’était un des plus grands ports à l’époque car il gérait les importations vers l’Iran et l’Iraq mais ils m’ont dit qu’il fallait attendre 120 jours pour débarquer. J’ai alors dû expliquer que le fruit devrait être prioritaire puisque c’est un produit périssable, ils n’avaient encore jamais pris de telles mesures. Ainsi j’ai débarqué, payé la douane, et tout s’est très bien passé, la marchandise est entrée et s’est bien vendue. En deux-trois semaines, tout a ensuite explosé : de nombreux autres bateaux ont commencé à suivre. Et tout cela, c’était avant l’arrivée des Carrefour, avant McDonald’s, avant Louis Vuitton. Le président Turgut Özal s’est un jour exprimé ainsi : « On a désormais une économie libérée et vous avez des bananes sur vos tables ». La banane était le symbole de l’économie libre en Turquie.

N’avez-vous jamais rencontré de difficultés par la suite ?

Il y a cette anecdote à propos d’Izmir. Pendant le mandat du maire Burhan Özfatura, ils voulaient nous boycotter car nous existions sous la marque Dole. En septembre, Izmir organise sa foire annuelle et au cours de l’édition de 1996 une femme est venue confier au maire qu’elle était allée à Hawaï et qu’elle y avait vu les plantations de bananes de Bob Dole, sénateur américain alors candidat à la présidentielle, connu pour ses discours anti-turcs, et qu’elle trouvait inacceptable d’acheter les fruits de cette marque. Comme un grand visionnaire, le maire a vu le scoop et son ascension politique. Ils ont donc boycotté nos produits. On a commencé à appeler nos distributeurs, à poser des questions et le maire a fait paraître une dépêche sur l’Agence Anadolu: « Pour les positions anti-turques du sénateur américain Bob Dole, nous vous invitons à boycotter les produits Dole ». Étant donné que le maire était assez influent, les enseignes de la grande distribution ont commencé à refuser nos marchandises. Or la société n’a rien à voir avec le candidat Dole ! Nous avons alors tenté d’expliquer l’histoire de la société Dole ! Au final, le maire nous a invités chez lui et nous lui avons prouvé que la marque Dole n’avait aucun lien avec le candidat américain et que nos marchandises pouvaient être de nouveau commercialisées dans le pays.

Parlez-nous de Dole, justement, quelles sont les activités et la politique de la société ?

Notre activité principale est la vente de fruits, et en particuliers de bananes. Notre idée c’est de vendre des fruits avec du cœur. Je pense qu’avec la crise, il ne doit plus y avoir uniquement des banques ou des supermarchés, mais il faut avoir des banques et des entreprises avec du cœur. On est obligé de partager. Quand je dis des produits avec du cœur, je parle de la responsabilité, sociale et écologique. Par exemple, à travers nos bananes Amanti, on s’est associé à une grande initiative écologique qui s’appelle Yasuni, mise en place par l’Équateur. D’après les Nations unies, c’est l’initiative écologique la plus concrète.

Pouvez-vous nous parler de cette mesure, en quoi consiste-t-elle ?

Yasuni, c’est une région qui fait partie de la forêt amazonienne en Équateur et qui s’étend sur 10 000m². C’est la zone avec la plus grande biodiversité au monde, sur un mètre carré de cette zone, la diversité végétale et animale est égale à celle du Mexique, des États-Unis et du Canada réunis. Imaginez la richesse ! Si on respire aujourd’hui, c’est grâce à la forêt amazonienne, c’est l’exportateur d’oxygène mondial. Si elle vient à disparaître, le monde va se mettre à suffoquer. Or à Yasuni on a découvert du pétrole. Mais si on tire le pétrole, on tue toute la biodiversité. L’Équateur a réagi à cela de façon très novatrice et ses dirigeants ont dit : « Nous sommes un pays et nous avons besoin d’argent mais plutôt que de tirer le pétrole et polluer pour ensuite imposer des taxes carbone, nous proposons une autre solution. Nous exportons de l’oxygène et ne puisons pas de pétrole. Nous vous imposons une taxe équivalente à la moitié du prix du pétrole ; non pas pour notre pays mais pour que les Nations unies investissent dans les énergies alternatives ».

De quelle manière avez-vous choisi d’aider à promouvoir cette initiative ?

C’est simple, par exemple, lors de cette 66e Assemblée générale des Nations unies, je devais représenter le secteur privé. Nous avons décidé d’utiliser les bananes comme support médiatique, autrement dit, de communiquer grâce à ce fruit. C’est même plus fort que cela car la banane entre dans toutes les maisons. On colle donc désormais des stickers sur les bananes avec pour slogan : « Yasuni, protéger notre oxygène ». C’est une façon de promouvoir cette initiative. Aujourd’hui il n’y a plus de place pour des produits qui ne seraient pas respectueux de l’environnement. Toutefois, c’est encore trop tôt pour dire que nos clients sont réceptifs à ce message, mais avec le temps, ils réaliseront que nos bananes sont vraiment produites et vendues avec le cœur et que notre commerce est socialement responsable.
En restant dans la région, quel est votre avis quant à l’issue du Printemps arabe ?
Pour moi, le Printemps arabe n’est pas le bon terme à employer. Nous devrions plutôt parler de l’Automne arabe parce que le printemps renvoie à la renaissance.
Mais on ne peut pas avoir de renaissance sans la femme.

Et la femme dans le monde arabe n’existe pas. Pour moi les deux piliers de la révolution arabe sont le modèle politique turc – un bon dosage entre la laïcité et les traditions familiales – et le modèle culturel libanais, nécessaire car la Turquie n’a pas la langue arabe. Au Liban il y a 18 confessions qui cohabitent et la femme libanaise, quel que soit son métier, sa position, sa religion, a sa place dans la société – c’est le seul pays arabe où c’est possible.

Selon vous, quel rôle les médias peuvent-ils jouer ?

Les médias sont un outil primordial dans ces révolutions. Malheureusement au fil des années, les régimes autoritaires ont anéanti les médias arabophones. Cependant, étant donné que les francophones et leurs médias ne représentaient pas un danger, puisqu’ils s’adressaient à une minorité, ils les ont laissés se développer. Moi, si je veux une vraie information, non censurée, je consulte L’Orient le jour par exemple – ils ont la pensée et la plume libre, ce qui n’est pas le cas partout. Je vois mal les médias arabes réagir comme les médias francophones. Pour moi, les médias francophones sont l’embryon de la culture exportable libanaise, un modèle à suivre. C’est la francophonie des levantins qui servira à la transformation du monde arabe.

Que pouvez-vous nous dire de la francophonie ?

Je suis un fervent croyant de la francophonie. Le monde francophone est différent. Je dis cela, mais mon aventure avec la francophonie n’a pas toujours été des plus douces. Au Liban, l’Université Saint-Joseph est le bastion de la francophonie. C’est ici que j’ai commencé mes études mais je travaillais à côté, chose qu’ils n’ont pas appréciée et j’ai bien compris au fil du temps qu’ils ne voulaient pas de moi. Un beau jour, trente ans après, l’université m’a appelé. Ils voulaient que je devienne membre du conseil d’administration de l’université. Aujourd’hui, je suis très fier d’en faire partie en tant que représentant des cancres.

La fondation Jacques Chirac

Fadi Nahas est le seul membre non-Français du conseil d’administration de la Fondation Jacques Chirac. La mission principale de la fondation est le combat pour la prévention des conflits dans le monde. « C’est une initiative pour faire connaître et honorer les anonymes, ceux qui ont prévenu les conflits dans le monde, au contraire de toutes les cérémonies à l’honneur des généraux gagnant des guerres » nous précise-t-il. Chaque année en novembre, la fondation organise une cérémonie au musée du Quai Branly pour distinguer les personnalités qui ont agi au service de la paix. Parmi les lauréats de la fondation, on retrouve la juriste canadienne Louise Arbour, ainsi que Marguerite Barankitse, professeur et activiste du Burundi, comparée souvent à Nelson Mandela.

L’engagement de Fadi Nahas dans la fondation est lié avec le respect qu’il éprouve envers Jacques Chirac. Il insiste sur le rôle que l’ancien président français a joué dans la région – son opposition à la guerre en Iraq, son action pour faire avancer l’idée d’une intégration de la Turquie au sein de l’Union européenne, et selon ses propre mot, « Jacques Chirac est une grande âme qui a fait plus pour le Liban que les libanais eux-mêmes ». Il ajoute que malgré les accidents de parcours, Jacques Chirac restera pour lui un homme politique remarquable.

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